« Nous ne sommes pas égaux face à ces crises »

 

La crise sanitaire que nous traversons est révélateur de l’état de notre société. Elle est le catalyseur des inégalités sociales et économiques, conséquences des politiques libérales menées depuis plusieurs décennies et que nous n’avons cessées de combattre La situation est brutale, inédite, violente voir dramatiques pour une grande partie de la population. Patrick Julou, président du Groupe Solimut revient sur cette période si particulière.

 

 

Nous ne sommes pas égaux face à ces crises 

Cette crise frappe de plein fouet les personnes les plus vulnérables : les précaires, les habitants des quartiers populaires, les petites entreprises, les sans-abris sont touchés. Les femmes, ultra-représentées dans toutes ces catégories paient le prix fort.

En période de crise, les premiers de cordées ne sont ni les énarques, ni les banquiers ou autres experts en tout genre. Mais ceux qui assurent les fonctions essentielles de notre société : nourrir, soigner, protéger, instruire, accompagner. C’est à dire les personnels soignants, les caissières, les livreurs, les éboueurs, les agents de services et entreprises publiques, les personnels des Ehpad et les aides à domicile, les paysans etc. Bref, des salariés souvent mal payés, mal traités voire invisibles. Pour beaucoup, il s’agit de salariés sans statut ou avec un statut précaire. Et pour les autres, quand ils ont un statut, il n’a cessé d’être remis en cause depuis plusieurs années et jusqu’à encore ces derniers mois avec les réformes de la fonction publique et des régimes spéciaux

Ces femmes et ces hommes payent les réformes libérales et les dogmes économiques déployés dans notre pays comme en Europe. Ce sont ceux qui ont, si souvent, étaient taxés de privilégiés. Ce sont ceux qui ont fait grève et ont manifesté pour lutter contre la réforme des retraites, défendre l’hôpital, Ce sont ceux qui ont été fragilisés par l’ubérisation de la société

Théoriquement cette crise doit nous interroger. Face à l’évidence de ce monde inégalitaire,  il convient de remettre en cause notre modèle de développement assis sur le dogme de la rentabilité financière au mépris des conditions de travail et de vie des populations.

Notre ennemi, ce n’est pas un virus, manifestation naturelle imprévisible. Notre ennemi c’est le responsable du Medef qui demande une note pour faire sauter les normes environnementales qui protègent nos enfants. Nos ennemis, ce sont ceux qui veulent supprimer les heures supplémentaires, réduire les congés, attaquer le droit du travail. Nos ennemis, ce sont les économistes et les  ou les élus  qui annoncent déjà un surcroit d’austérité « indispensable » à la manière des médecins de Molière, pour soigner le mal par le mal. Ce sont tous les tenants du libéralisme économique débridé qui nous ont poussé à la catastrophe.

Nous payons en vie humaine le prix de leurs dogmes

Malgré la mobilisation des hospitaliers, les démissions des chefs de services, l’opposition unanime sur le PLFSS 2020, ce gouvernement a persisté à faire voter un Ondam (objectif national des dépenses d’assurance maladie) qui conduisait à demander encore et toujours des économies. Ordre était donné à la Sécurité sociale et à l’hôpital public d’engager de nouvelles réductions budgétaires. Ironie de l’Histoire, au même moment, les premiers cas de Covid apparaissaient en Chine.

Que dire du manque de masques, de gels hydro-alcooliques ou de respirateurs. Nous mesurons toute l’absurdité de ce modèle de production basé sur le flux tendu et la rentabilité immédiate. Pas de stock et nous voilà démunis. Ils ont construit ce modèle de société du «moins disant» qui a conduit à délocaliser nos productions. Ils ont accepté de faire voyager sur des dizaines de milliers de kilomètres des marchandises fabriquées dans des conditions déplorables

Nous ne payerons pas leurs crises sans nous battre 

Pour l’instant, le gouvernement découvre, en direct à 20h, les vertus de la solidarité, le bien-fondé des services publics et l’urgence à relocaliser certaines productions. Il n’aura fallu que la pire crise économique et sanitaire mondiale de l’histoire moderne.

Ce pouvoir aura des comptes à rendre. La Fédération des Mutuelles de France a dénoncé systématiquement la destruction méthodique de la Sécurité Sociale, des services publics et en particulier de l’hôpital public. Nous avons protesté contre la réduction systématique des moyens matériels et humains.

Les promesses, les belles paroles, les applaudissements ne suffiront pas. Notre colère est légitime. Pourtant, le monde d’après ne sera pas différent spontanément. Il serait utopique de croire que ceux qui nous ont menés là vont changer de cap, d’idéologie du jour au lendemain. Les droits sociaux, les acquis, ne se gagnent pas sans combats, il faut préparer le prochain et prendre date avec tous ceux qui souhaitent s’engager.

Crise et opportunité nous pourrons passer de l’une à l’autre 

Notre système de protection social a tenu. Il n’a pas tenu parce que ses acteurs disposaient des moyens nécessaires. Il a résisté alors qu’il était affaibli par les attaques des politiques libérales. En tant qu’acteurs de santé, engagés dans le mouvement social, nous connaissons les difficultés de notre système de protection solidaire. Aujourd’hui plus qu’hier, nous devons trouver les forces nécessaires pour proposer une alternative mutualiste. Nous aurons réussi le jour où le couple sécurité sociale/mutuelles jouera pleinement son rôle, lorsque nous transformerons de manière durable les initiatives déployées en urgence avec et pour nos salariés comme nos adhérents.

Les mutuelles du Groupe, sont toutes à but non lucratif, elles proposent déjà des solutions. Face au Covid-19 nous avons contacté nos adhérents les plus fragiles, déployé des systèmes de soutien psychologiques, distribué les masques et protections disponibles aux hôpitaux comme à la médecine de ville… Les initiatives sont trop nombreuses pour toutes les énumérer.

Nous l’affirmons depuis longtemps : la santé n’est pas un marché. L’offre et la demande, l’efficience théorique, les enjeux économiques ne doivent pas peser face aux questions sanitaires. Il est temps de remettre au centre de notre projet de société les questions de solidarité, de justice sociale et d’égalité.

C’est à ce prix que nous sortirons grandis de cette crise.

2020-06-23T10:25:29+00:0023 juin 2020|