Regards croisés : 3 Directeurs généraux échangent sur le présent et l’avenir du Groupe Solimut

La crise du coronavirus est un catalyseur. Elle est un argument de plus pour une position que le Groupe Solimut défend depuis longtemps : la santé n’est pas un marché. Les logiques comptables et économiques ne doivent pas entrer en ligne de compte sur les questions de santé publique. La solidarité ne se pense pas au singulier. Nous sommes mutualistes.  Notre projet stratégique, les liens que nous construisons entre nous, avec nos équipes, au sein de la Fédération des Mutuelles de France, nous permettent de porter des réponses concrètes.

Nous devons trouver les forces nécessaires pour proposer une alternative. Nous avons voulu présenter cette stratégie au travers de regards croisés. Pierre Marini, Cyril Frizon et Florian Camilleri respectivement Directeurs généraux du Groupe, de la Mutuelle des Services Publics et de Mutami échangent sur les enjeux, les défis et les ambitions qui nous permettent, au jour le jour, de construire le futur solidaire et mutualiste dont nous avons besoin.

 

Quels sont les enjeux pour une mutuelle aujourd’hui ?

PM

Les mutuelles, leurs élus, leurs salariés, sont des membres actifs du mouvement social. Leurs actions, leurs prises de positions, leurs engagements ont toujours un objectif :  avoir un impact positif sur la société. Le libéralisme est devenu l’idéologie majoritaire. Il a des conséquences néfastes sur les politiques publiques, sanitaires et sociales. L’individu devient roi, chacun se rêve « influenceur », fait des selfies devant les monuments et les œuvres d’art au travers de son téléphone. Quelle place reste-t-il pour le collectif ? Comment recréer du lien social ? Comment promouvoir une société solidaire, plus juste et collective ? Le rôle des mutuelles est double : agir sur le fond autant que sur la forme, faciliter l’accès aux soins et défendre un modèle de société différent.

FC

Nous devons nous montrer optimistes. L’engagement collectif est toujours présent, plus fort qu’on ne l’imagine. Il n’est pas assez mis en avant. La nouvelle génération ne nous a pas attendu pour s’investir. Elle le fait avec une détermination déconcertante et manie sa communication avec dextérité. Il suffit de regarder le mouvement écologiste qui monte à travers le globe. Ce n’est pas un effet de mode, c’est une étape. Je crois que la question sociale suivra. Ce mouvement se base sur les questions de justice, de partage, de mesure, d’équité. Il y a une adéquation entre nos projets, nos envies, nos besoins et celles de ces nouveaux militants. Nous ne travaillons pas assez avec eux et pour eux, et pourtant nous avons besoin d’eux, de leur volonté, de leur énergie. Or, une mutuelle, de par son organisation, grâce au rôle des élus, offre un merveilleux réceptacle pour accueillir ces nouveaux engagements.

CF

Le problème c’est que peu de gens voient dans nos mutuelles un outil du changement. Nous ne sommes plus perçus comme des entités du mouvement social, mais comme des institutions ou des administrations. Le poids de la réglementation, la logique de marché y sont pour beaucoup mais notre modèle très patriarcal, très codifié y contribue. Nous avons du mal à interroger notre système. Il est à prendre ou à laisser. Chez nous, la parole ne se prend pas, elle se mérite.

FC

Nous manquons de peps auprès de nos adhérents, nous n’arrivons plus assez à être audibles. Nous avons du mal à expliciter nos différences qui sont pourtant bien réelles. Alors comment demander au grand public de les comprendre ?  Pour construire l’avenir, nous avons besoin de nous ouvrir davantage. Nous en sommes conscients, nous y travaillons et je suis certain que nous y arriverons.

PM

Nous n’avons pas la force de l’argent. Nous ne mettrons pas les moyens que certains investissent dans la communication et les effets de manches. Nous ne donnerons ni dans le greenwashing ni dans le socialwashing.  L’engagement de nos adhérents, de nos élus, les actions de nos militants sont notre force. Nous avons des résultats sur le terrain pour prouver la véracité de nos discours. Nous sommes utiles au progrès social, il nous reste encore trop souvent à le faire savoir, sans quoi nos valeurs, nos actions, nos projets disparaîtront avec nous. Le projet stratégique est la réponse imaginée par nos élus. Il doit nous permettre de construire collectivement des solutions mutualistes aux problèmes posés.

 

Pourquoi ce projet stratégique est-il mutualiste ?

PM

Ce projet, est depuis l’origine, celui de plusieurs mutuelles qui décident ensemble quel groupe elles veulent construire. L’objectif est de mettre en commun les idées, les compétences, les logiques et les moyens. C’est la définition de la mutualisation. Les groupes de travail sont menés par des salariés de différentes équipes, en collaboration avec l’ensemble des mutuelles depuis plus d’un an. Il est un outil davantage qu’un but. Il faudra travailler sur l’opérationnel, pour permettre à ce rassemblement de mutuelles de devenir un groupe, avec les forces et les modes d’action d’un groupe.

FC

Pour les mutuelles, ce projet stratégique est l’assurance de pouvoir dégager le temps dont nous avons impérativement besoin pour nous consacrer au cœur de métier : le service à l’adhérent. Nos missions se sont diversifiées. Construire le Groupe ce n’est pas juste déplacer les fonctions qui n’apportent pas de plus-value directe aux adhérents. L’expérience nous le prouve, d’autres sujets seront menés plus efficacement et à moindre coût si nous les travaillons ensemble : l’innovation, la RSE, les relations partenariales… Le principe de base du mutualisme c’est aussi de compter sur l’intelligence et l’intérêt collectif.

CF

Ce projet ne part pas de rien car ce n’est pas la première fois que nous travaillons ensemble. La différence tient à trois choses : le contexte, l’ambition, la volonté des équipes et des élus qui ont évolués. Le Groupe doit dépasser les missions prudentielles et support. Les défis auxquels nous faisons face sont nombreux et trop violents pour qu’on les ignore.

 

A quel moment aurez-vous réussi ?

CF

En finalisant ce que nous annonçons depuis un an. Nous savons ce que nous avons envie de faire, nous voyons ce que nous devons faire, ce que nous devons construire ensemble et comment nous pouvons agir. Nous donner les moyens de faire évoluer nos organisations, d‘éviter le morcellement, de rester forts, pour porter nos idées et nos valeurs serait la première des réussites.  Le Groupe, c’est aussi le moyen de construire l’avenir pour nos mutuelles et pour nos équipes.

FC

Réussir c’est avancer ensemble, en équilibrant nos ressources. Nous devons coordonner les actions entre les équipes Groupe et Mutuelles et les élus. Il n’y a pas, il ne devrait pas y avoir de concurrence, mais chacun travaille encore trop souvent de manière isolée. Nous devons continuer à avancer avec nos objectifs communs en tête, sans dénaturer l’action et la nature de nos mutuelles. Nous, aujourd’hui ce devrait être le Groupe.

PM

Nous devons créer les circonstances d’un débat efficient. Cela nous demandera des efforts, de l’écoute et des arbitrages. Les réponses que nous construirons ensemble seront toujours plus efficaces à long terme. C’est fondamental : l’intérêt collectif n’est pas la somme d’intérêts individuels, aussi profondément ancrés dans les habitudes soient-ils. Notre construction a été longue.  Chaque décision, chaque évolution, chaque projet a été unanime. Ce jeu d’équilibre continue et nous prend à tous, du temps, de l’énergie et des moyens. C’était une étape indispensable pour construire les bases d’un système solide mais nous avons décidé de dépasser ce stade. Notre réussite comme celle de tous les mouvements progressistes, sera forcément collective.

Quelles sont les difficultés aujourd’hui ?

FC

Nous sommes à un carrefour, je le vois et je le vis d’autant plus depuis ma prise de poste. Les contraintes se multiplient. Gérer le quotidien devient plus complexe et il est difficile, voire impossible, de se projeter et de préparer l’avenir. Il y a un décalage entre les besoins, l’activité au jour le jour et la nécessité de s’investir dans la construction et l’application du projet stratégique. Le paradoxe est là. Nos équipes vivent sur le terrain les conséquences de notre difficulté à anticiper. Cela se ressent également dans notre communication, dans le retard de nos actions, et nous sommes attendus. Pour survivre, pour répondre aux attentes et pour accélérer notre développement, nous avons besoin de dépasser cette problématique. Nous devons construire un système qui nous permettra de disposer de temps pour faire évoluer notre relation à l’adhérent, aux salariés, tout en prenant en compte nos spécificités.

CF

Ce besoin d’évolution crée aussi des tensions. Je suis dans le monde mutualiste depuis plus de 20 ans et des changements, il y en a eu énormément. Les mutuelles sont entrées à marche forcée dans un monde réglementé, financiarisé et en perte de sens. Tout bouge, en permanence, y compris le sens donné à l’action, à nos missions, à nos rôles. Nos pouvoirs de décision semblent remis en cause. De l’autre côté, les nouveaux entrants, élus comme salariés, n’ont pas forcément de culture mutualiste au sens historique. Le choc est rude pour les deux mondes. Nous promettons tellement, nous affichons nos ambitions : la démocratie, la solidarité, l’écoute, la qualité de vie au travail, sans toujours avoir le temps et les moyens pour y répondre. La différence entre nous et les assureurs devrait être limpide, elle ne l’est pas., C’est aussi le marqueur de nos difficultés collectives. Dans ces conditions il devient aussi complexe de convaincre les anciens de rester que d’attirer et de conserver les nouveaux talents.

PM

Je suis optimiste le contexte nous donne raison. Nos valeurs, nos actions, la santé pour tous, sont des enjeux modernes. Nous devons construire les perspectives dont la société a besoin. Il y a eu une époque où l’engagement était plus simple, plus naturel, familial, presque spontané. Ce n’est plus le cas et nous avons besoin d’impliquer davantage d’adhérents et citoyens dans nos combats. C’est à nous d’ouvrir les portes et de donner les moyens d’entrer à ceux qui veulent nous rejoindre.

Comment impliquer l’ensemble des acteurs ?

CF

Il y a des défis et des objectifs communs à l’ensemble des mutuelles du Groupe. Nous commençons à apporter du sang neuf, à réfléchir aux possibilités pour nos adhérents en dehors de nos sujets classiques. Notre objectif, c’est de leur donner les moyens d’être partie prenante dans nos organisations sans focaliser sur le réglementaire et les instances qui étaient traditionnellement la porte d’entrée. Nous devons apprendre à écouter les nouveaux, à leur donner une place, même si cela interroge certains éléments de nos modes de fonctionnement.

PM

Il y a une question de ton…  On peut parler de choses sérieuses et faire des choses sérieuses sans se prendre au sérieux. Nous avons, au passé et au présent, des choses à valoriser. Nous devons aussi comprendre que tout n’est pas parfait. Nous avons besoin de positions percutantes, impertinentes, poils à gratter sans être donneurs de leçons et moralisateurs. Notre parole ne doit être ni magistrale ni commerciale. Nous devons construire cette identité ensemble.

FC

Nous ne savons pas comment parler de nous-même. Nous devons rester optimistes. Nos discours sont encore trop souvent alarmistes. Il ne s’agit pas d’oublier les défis, mais également de mentionner et valoriser nos réussites. Nous devons adapter notre communication, en interne, auprès de nos adhérents, salariés et prospects. Soyons fiers de ce que nous faisons et des idées que nous défendons, rendons fiers l’ensemble des acteurs. L’un des objectifs du plan stratégique c’est justement de développer une force de frappe pour intervenir sur d’autre sujets. Pour convaincre et nous développer nous devons rajouter des éléments autour de nos offres : des services, de l’utilité sociale et individuelle, des modes d’actions. Nous avons besoin de les construire ensemble.

CF

Aujourd’hui nous parlons beaucoup de protection sociale mais nous proposons surtout de la complémentaire santé. Les gens ne viennent peut-être pas chez nous par hasard, mais pour le moment ils ne viennent pas assez. Nos agences sont un atout et nous devons en faire des lieux de vie et de curiosité car s’engager avec nous n’est pas naturel. Si la volonté de prendre en compte les nuances, les différences et les débats est là, la pratique reste encore à construire. Nous devons aussi réfléchir aux besoins, porter les innovations et construire les solutions qui changeront le quotidien. Notre raison d’être n’est pas le profit à tout prix et cela doit se traduire dans nos offres. Gagner de l’argent n’est pas constitutif de notre ADN. C’est de toute évidence notre plus-value pour les adhérents.

 

Quelle est la place des salariés dans le projet stratégique ?

PM

Dans la majorité des cas, on ne candidate plus en mutualité parce qu’on est issu d’un réseau militant. Mais si certains sont arrivés par hasard, c’est à nous de leur donner des raisons objectives de rester : un environnement, une utilité, du concret.  Nos équipes ne trouvent pas toujours toute leur place dans nos instances et nos décisions. Or nous ne sommes pas un employeur comme les autres. Ce que nous voulons pour la société, nous devons le construire dans nos équipes : créer les conditions du lien social, de l’engagement, du militantisme. C’est l’un des objectifs du projet stratégique : donner à chacun les moyens de porter ses propres projets. Tous les engagements solidaires, sanitaires et sociaux doivent être reconnus et valorisés.

FC

Nous devons agir sur deux leviers : la politique salariale et l’engagement sociétal au sein et en dehors du réseau mutualiste. Il y a deux difficultés : La première est liée à notre engagement : être mutualiste c’est agir dans les domaines qui nous tiennent à coeur même lorsque les autres n’y vont pas. L’exemple de la Complémentaire Santé Solidaire est criant. La plupart des assureurs et assurtech ne se sont pas posés la question, ce n’est pas rentable, ils n’y vont pas. Avoir choisi d’y aller a un coût qui limite nos moyens.

Notre seconde difficulté reste le contexte économique et réglementaire. Nous travaillons avec des budgets et des équipes resserrés qui vivent les contraintes au quotidien. Il nous faut rester vigilants et trouver l’équation qui répondra aux mieux aux besoins des salariés. C’est aussi l’objectif de ce travail collaboratif. Le projet stratégique est conçu par les salariés et pour les salariés. La formule n’est pas incantatoire, elle illustre une réalité.  Plus de quatre-vingts membres, issus de toutes les Mutuelles, avec des profils, des histoires, des horizons différents ont travaillé pendant des mois. Chaque groupe thématique a fonctionné sur les mêmes principes. Une parole libre, un pilotage collectif, un travail de fond qui a permis de mener des débats sains, parfois contradictoires, toujours constructifs.

Il n’était pas possible de réunir l’ensemble des salariés pour faire avancer le sujet. Nous n’en avions ni le temps, ni les moyens. Mais l’un des rôles des dirigeants politiques et administratif, c’est de créer avec leurs équipes des échanges autour de ce projet. Nos travaux sont riches mais ils ne pourront aboutir à un plan stratégique que lorsque chaque salarié aura pris conscience de son rôle. Nous ne pourrons porter nos ambitions que si nous réussissons à transformer l’essai.

CF

Nous avons besoin d’une stratégie commune et de dépasser le cadre prudentiel du Groupe. La RSE est un bon exemple de co-construction au sein du Groupe.  Par le biais des ambassadeurs et l’implication des élus, elle favorise la création d’espaces de débats directs entre tous. Cela demande du temps pour agir, pour construire puis faire connaître la culture de l’entreprise. Autour de nous les gens ont des propositions, nous avons perdu l’habitude de leur poser des questions et d’écouter les réponses. Oui, c’est compliqué de trouver ce temps dans l’opérationnel mais il est important que nous favorisions l’implication de nos équipes.

PM

Chacun a sa place dans le projet stratégique. Je ne parle pas uniquement des élus qui l’ont impulsé et des cadres qui se sont impliqués dans sa construction. Ce sont aussi les salariés qui connaissent le moins le Groupe qui nous donnent les moyens de le faire vivre. Ils portent, parfois à bout de bras, dans des conditions extrêmement complexes les projets structurants qui s’empilent. Ils sont mobilisés au quotidien pour que nos adhérents bénéficient des meilleures réponses et d’une écoute active. Aujourd’hui, ce sont nos élus et nos équipes qui font la solidité de nos structures. Leur mobilisation, leur travail nous permettent de nous développer et d’obtenir les moyens à la hauteur de notre ambition collective. J’admire leur investissement, leur engagement et leur capacité à sourire surtout quand la situation est difficile.

La crise du Covid-19 a prouvé une nouvelle fois leurs capacités de réaction, d’adaptation et la volonté qui les animent. Nous avons des devoirs vis- à- vis d’eux. Le premier c’est de leur dire merci. Nous ne le faisons pas assez et c’est un tort. Le second, c’est de créer un groupe vecteur de perspectives : stratégiques, économiques et professionnelles. Il doit devenir un atout pour les salariés, autant qu’ils le sont pour lui. Il leur permettra de mener leurs carrières en variant les missions, les enjeux, les cadres et les expériences. Agir pour le bien-être au travail aura un impact immédiat. Notre qualité de service à l’adhérent, la perception générale de nos mutuelles et le travail sur le back office doivent se nourrir d’un engagement de la mutuelle envers ses salariés.

Tout ceci ne se fera ni facilement, ni spontanément. Il nous faut être ambitieux et construire les réponses opérationnelles qui transformeront les discours en réalités. Nous devons réussir cette évolution avec humilité. La voie de l’amélioration perpétuelle est ainsi faite : le but, c’est le chemin.

Construire une culture de groupe ce n’est pas juste choisir à quelques-uns les valeurs que nous souhaitons partager. C’est permettre aux équipes de s’exprimer, de peser, de trouver leur place. Il y a de l’espace pour chacun dans ce projet. Cela augmentera notre réussite économique et aura un impact positif sur l’ensemble de nos activités. Nous constaterons automatiquement un effet bénéfique sur l’engagement dans nos instances et le développement de notre réseau militant.

Si le Groupe fonctionne aujourd’hui, c’est sans aucun doute parce que les mutuelles qui le composent sont fortes, solidaires et efficientes. C’est surtout parce qu’elles s’appuient dans tous les secteurs sur l’énergie et la compétence de nos équipes. Si nos salariés se sentent impliqués, engagés dans la politique du Groupe, reconnus pour leur investissement, ils en parleront autour d’eux.

2020-05-04T07:07:48+00:0004 mai 2020|